Station F

La vie d'un français de Paris et vivant au Québec, Canada, à Montréal

25 février 2008

Le parcours d'un jeune indien à Montréal

Chronique audio autour de la rencontre avec un indien, algonquin, vivant à Montréal :



« Etre autochtone dans la ville, entre marginalité et désir d’intégration »

J’ai rendez vous avec Tom. Chez lui, et encore mal réveillé, il me reçoit, la cigarette allumée et le regard fuyant. Je le devine gêné, presque nerveux.
Une petite table ronde recouverte d’une nappe verte sur laquelle on distingue encore des restes de tabac éparpillé, Tom se saisit d’une chaise puis m’indique celle sur laquelle je m’assiérais durant notre rencontre. Le ventilateur tourne encore et dehors nous entendons des cris d’enfants jouant dans la neige. Au fond de la pièce, je distingue furtivement l’écran couleur du système de surveillance vidéo qui est resté allumé. J‘y vois un homme, apparemment ivre, qui peine à trouver un nom qu’il cherche sur l’interphone de l’entrée.
Les rayons du soleil éclatant pénètrent à travers les grandes vitres du petit studio.
Nous sommes seuls et Tom semble à présent plus calme. Son regard me fait face. Un visage très jeune, des yeux sombres, et déjà je lis sans peine les traces d’un passé marquant et douloureux qu’il accepte de me dévoiler. En partie. Allumant une nouvelle cigarette avec celle qu’il s’apprête à écraser, il me fait signe qu’on peut commencer.

Agé de 21 ans, Tom est originaire du grand lac Victoria situé dans la région de l’Abitibi-Témiscaminque, territoire rattaché à la province du Québec.
Il appartient au peuple autochtone des Algonquins, dont sa famille vit encore dans une réserve. N’ayant pas de statut légal reconnu, cette communauté, qui compte environ 400 individus, ne dispose d’aucunes infrastructures telles que l’eau et l’électricité, obligeant ses habitants à vivre dans des conditions très précaires, soumis aux intempéries et n’ayant pour seul toit que de modestes cabanes de bois mal isolées.
Ces conditions de vie très rudimentaires, ajoutées à des problèmes d’alcoolisme et de violence, amènent les familles qui ont de jeunes enfants à les placer dans des familles d’accueil. Bien souvent, il faut aller jusqu’à Val d’Or, la grande ville la plus proche, pour retrouver trace de ces enfants dispersés. J’apprends que Tom est un de ceux-là.
Trimbalé dans plusieurs de ces familles, avant de rejoindre à l’âge de 12 ans un centre d’accueil ou il y restera jusqu’à sa majorité. Lorsque je lui demande d’évoquer les relations qu’il pouvait entretenir durant ces années avec sa famille restée dans la réserve, il me dit froidement qu’il ne parlait plus à ses oncles, qui avaient parfois abusé de lui, et que par contre, il était parvenu à rester « accroché à ses tantes ». Quant à sa mère, toxicomane, elle avait finit par quitter la communauté pour s’installer en ville, ou la prostitution lui permettait d’assumer les dépenses quotidiennes de sa consommation de cocaïne. Absence du père. J’hésite un peu puis l’interroge. Une réponse directe, claire et sans appel : « Depuis qu’il dit à tout le monde que je suis mort, je ne lui parle plus ».
Implacable réalité d’une vie qu’il considère avoir jusque là « raté », avec pourtant le désir de « se rattraper » sur ce qui lui reste à vivre. A son âge, tout est encore possible…

Nombreux sont ceux aussi qui vivent en marge des villes, avec pour seul compagne la drogue et la prostitution. Le malheur engendre le malheur pourrait-on penser. Ils semblent parfois condamnés à reproduire un modèle de vie issu des ainés restés dans leur communauté et qui eux aussi, souvent noient leur ennui dans l’alcool, obligés d’inventer un mode de vie qui n’a plus rien à voir avec celui de leurs ancêtres. Difficile de parler de résilience dans ces cas là. Tant que leur adaptation au monde moderne ne sera pas totalement réalisée, ils vivront en parallèle de celui-ci, croyant pouvoir ainsi échapper au manque de perspective que leur offre la vie dans leur réserve. Quitter pour échapper à la drogue, à la violence aussi. Sur le plan politique, en 1995 a été signé par le gouvernement fédéral du Canada une entente négociée avec les représentants des principales communautés autochtones, afin de laisser à ces peuples une plus grande autonomie et de leur permettre un meilleur « contrôle de leur vie ». L’objectif attendu par ces minorités est bien qu'elles puissent finir par  se gouverner elles-mêmes, à préparer l'avenir de leurs collectivités et à prendre elles-mêmes les décisions sur les questions touchant la préservation et l'épanouissement de leurs cultures distinctives. Qu’y a-t’il vraiment derrière cette tentation du « reconnaître pour laisser faire et laisser vivre » ? si ce n’est peut être aussi dans le fond le financement aveugle et perpétuel d’un constat d’échec inavoué ?

Notre discussion marque un temps. Le téléphone retentit, j’arrête l’enregistrement puis  me lève pour laisser Tom seul. Quelques mots rapides, visage baissé.
Il annonce qu’il est en entrevue, peu de temps, faire vite. « D’accord, à plus tard ».
Il raccroche et s’excuse. Venu en vacances pour 2 semaines à Montréal, en 2004, et accompagné de son jeune cousin, Tom ne repartira pas. Son cousin, si. La rue fut les premiers temps son amie. « Avant l’âge de 18 ans, je faisais un petit peu de cocaïne » et puis parfois « ma mère m’en donnait pour me dépanner » me confie-il. Très vite, dans cette nouvelle vie dans la grande ville, drogue et prostitution vinrent remplir son quotidien. Une seule obsession demeure aujourd’hui encore : payer de son corps l’ivresse furtive qui parfois court dans son sang. Son âme éprouve souvent des remords. « Il s’écœure » d’avoir à continuer de vendre sa chaire avoue-il. Peut-être est-ce là le début d’un renoncement. Le début d’autre chose, d’un espoir. Evoquant son quotidien, routinier, dans ses allers et venues et dans ses déplacements, une préoccupation essentielle : Les sujets de discussion, avec ses amis de la rue, qui l’amènent inlassablement à évoquer les dernières rencontres avec les clients, de nouveaux ou les habitués, ainsi que les plaisirs éphémères d’un « fixe » que chacun s’octroie quotidiennement. 

« Consommer pour oublier la souffrance que j’ai à l’intérieur de moi » me confie-il…
A quoi d’autre pouvais-je bien m’attendre ? On le comprend.
Mais aussi parce que « je me fout de tout le monde » poursuit-il. Pas si sûr.
Un exemple. Son ami Aurel qu’il a connu peu après son arrivée et chez qui il vit à présent, en colocation. Psycho-éducateur de formation, ses racines sont elles aussi quelque part en Abitibi. Cela crée des liens. Immédiatement.
Ecoute et partage mais pas de jugement. Condition fondamentale pour laisser à Tom le temps de prendre conscience par lui-même, et de lui-même, de la nécessité de chercher les moyens de « s’en sortir » et de connaître une nouvelle vie… me confiera Aurel. « Il n’y a que lui qui puisse le décider. Toute tentative sans ces prédispositions serait inutile ». Leur relation est engagée, dans le respect, l’écoute et la sincérité. « Chacun paye sa part du loyer » reprend Tom, heureux d’avoir trouvé un ami, bien plus âgé et qui revêt certainement un peu aussi  le rôle de ce père absent et qu’il a si peu connu..

Le cas de Tom  n’est pas isolé. Nombreux sont les autochtones qui, attirés par les lumières de la ville, sont en quête d’une vie meilleure, balancés dans un mouvement d’équilibre instable, entre tradition d’un mode de vie hérité de leurs ancêtres et modernité d’une vie de laquelle ils se sentent exclus bien souvent parce qu’ils n’y sont pas préparés.

Nul besoin de parcourir les chemins du bout du monde qui parfois mènent jusqu’en Afghanistan pour trouver ici et maintenant, face à soi, l’extrême précarité d’une vie livrée à elle-même et n’ayant pour seule perspective que de continuer à transmettre l’héritage d’un passé douloureux et d’un avenir qui reste encore à inventer. Parfois perdus entre ces deux mondes, peut être n’est-ce pas uniquement d’une aide financière visant parfois à faire taire les vraies questions dont ces autochtones auraient tant besoin, mais aussi d’avantage d’éducation,  de formation et d’un véritable soutien qui tient compte de leur spécificité.

Décembre 2007. La méthadone  fait son apparition dans la vie de Tom. Chaque jour il descend chercher ce substitut. Première victoire, contre l’héroïne et pour soi même.
Et puis il y a le rêve d’emmener un jour Aurel voir sa famille, là-bas, tout au bout du chemin. En attendant, vivre avec l’idée de préparer pour soi un possible changement, pour trouver enfin la force de marcher face au soleil, seul et sans craindre les brûlures de la vie, laissant lutter dans son ombre les forces des ténèbres et de la nuit.

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08 février 2008

"Le scaphandre et le papillon"

Film franco-américain de Julian Schnabel. Sortie au Québec en Décembre 2007.

scaphandre_papillonUn brutal accident vasculaire cérébral fait basculer la vie de Jean Dominique Baudy dans le silence de la tétraplégie. Chronique d’un mort annoncée penserait-on. Et pourtant…
Récit autobiographique d’un homme en quête de survie, avec lutte et acharnement, et sans qui les choses ne seraient finalement que ce qu’elles sont.

Quand l’arbre s’attache à la pirogue et que l’envie de voyage retient son souffle, ne reste-il finalement qu’un mouvement sourd et immobile ? Prisonnier de son propre corps, comment faire sortir ce qui vous fige désormais à l’intérieur ?
Nous faisant part de ses maux avec ses propres mots, « l’homme vivant du sarcophage » nous offre dans un ultime combat choisit, l’émotion bouleversante de celui qui déchire, pli après pli, l’enveloppe de chaire qui l’a trahit, pour laisser échapper hors de son lit le dernier souffle d’une vie qu’il avait pourtant déjà si bien remplit. Écrire pour être en vie, encore et toujours, pour dire qu’on existe.
Peut être surtout, et avant tout,  pour ne pas déjà se laisser mourir…


Un récit qui nous installe de manière singulière, au masculin solitaire pour une caméra subjective, presque cognitive, et immergée dans l’intériorité même du personnage. « Je n’est pas un autre » mais bien plutôt « je suis, spectateur, dans le corps de l’autre » pour vivre dés le générique, la terrible expérience de celui qui se découvre immobile et muet, cloué dans le cercueil de son lit d’hôpital, face au regard de l’autre qui guette, inquiet et fébrile, un mouvement, un signe de vie.
De longues minutes passées à voir défiler médecins et assistants qui posent un diagnostic froid et sans équivoque alors qu’ils se savent parfaitement entendus.
Le film début à peine, et déjà notre camps est choisi. Nous serons aux côtés de celui qui souffre de n’être plus entendu.
Âme sensible surtout ne pas s’abstenir. Une émotion pure et terrifiante nous envahit. Lâchons prise et laissons nous faire, ce n’est pas de nous qu’il s’agit, mais de l’autre auquel pourtant on s’identifie et auquel on voudrait souvent  ressembler. Ironie du sort qui nous pousse à vouloir être de cette trempe d’homme là qui jamais ne renonce, qui jamais ne se laisse aller au désespoir. La tentation évidente de celui qui pourrait pourtant si facilement renoncer à tout.

L’idée simplement magnifique d’un récit pas à pas, jour après jour, mots après maux, ou l’image en
mouvement nous emporte aux côtés du protagoniste, avec lui et en lui. Toujours. Point de misérabilisme ni même de voyeurisme. Au contraire, de l’humour, des sarcasmes, de la poésie. L’histoire d’un homme qui nous faire vivre et ressentir chaque moment de cette nouvelle vie, prisonnière et pourtant si intense.

Le personnage découvre, surpris et parfois amusé, la « paralysie » relative de celui qui voudrait l’aider mais ne sait pas trop comment s’y prendre, de celui qui toujours se demande si vous l’entendez, si vous l’écoutez, presque inquiet de n’avoir, pour entendre ce qu’il aurait à vous dire, aucun public.
Serait-ce « entend-il ? » devenu « M’entend-il ? » puis encore « m’écoute il vraiment ? » comme pour mieux rassurer l’anxiété grandissante de celui qui constate, impuissant, qu’il ne peut rien faire et que par conséquent il n’est pas grand-chose….Le face à face de deux mondes isolés qui ne peuvent plus communiquer.

Le film se concentre toujours sur ce qui est essentiel : Nous donner à ressentir ce que Jean Dominique ressent devant chaque petit moment de sa nouvelle vie et nous montrer le courage immense de la lutte pour l’accessoire (en apparence) devenu essentiel, à savoir écrire un livre. Forcément on admire et l’on se dit que dans une telle situation peut être n’aurait t’on pas ce courage là….Renvoyé à notre propre conception de ce qui compte vraiment nous doutons…

Henri Béraud voulait « qu’on juge entièrement un homme sur sa façon de braver la mort ».
Jean Dominique Beaudy nous donne ici à vivre sa définition de la vie, de sa vie, immense et intense, nous offrant la métamorphose du papillon à rebours : Naitre papillon pour finalement mourir chenille.


Posté par Stationf à 16:37 - Ligne personnelle - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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